Rupert Sheldrake

Selon Rupert Sheldrake, « il y a un conflit au cœur de la science. D’un coté, elle repose sur une méthode de recherche basée sur la raison, la preuve, et l’investigation collective, et de l’autre, elle est fondée sur un système de croyances. Malheureusement, ce consensus existant sur la réalité des choses en est venu à inhiber et restreindre la recherche libre qui est l’essence même de l’effort scientifique ». 

Ce scientifique, mondialement connu pour sa théorie sur les résonnances morphiques et auteur de plus de 80 papiers scientifiques, a consigné ses arguments dans son dernier livre The Science Delusion (« L’Illusion de la Science »).


Voilà plus d’un siècle que la physique repose sur la notion de champ ondulatoire. Une pomme qui tombe d’un arbre, la terre qui tourne autour du soleil : c’est le champ gravitationnel. La lumière qui nous éclaire, les émissions radio ou télé : autant d’aspects du champ électromagnétique. Quant aux énergies atomiques, elles relèvent du champ nucléaire. Rupert Sheldrake, lui, propose un champ étonnant, le seul à ne pas être assimilable à une énergie, mais à une information. Familièrement appelé « champ de forme », il est censé traverser l’espace-temps et ordonner l’émergence de toutes les formes naturelles – biologiques, mais aussi cristallines ou psychiques. Si cette hypothèse dit vrai, alors, en inventant une pensée ou un geste inédits, vous influencez l’humanité entière, même incognito – ce qui confère à chacun une responsabilité imprévisible.
Question : Comment définissez-vous la résonance morphique ?

 Rupert Sheldrake : C’est l’influence qu’exerce tout système auto-organisé passé sur les systèmes homologues présents. Atomes, molécules, cellules vivantes, plantes, animaux, sociétés, cultures, systèmes solaires, galaxies sont des systèmes auto-organisés. Nos machines n’en sont pas, mais nos comportements ou nos pensées en sont. Chaque système se présente sous une certaine forme. La résonance morphique suppose que cette forme est en quelque sorte mémorisée quelque part, dans ce que j’appelle un « champ morphique », ou « champ de forme ». Dans mon hypothèse, les champs morphiques sont des régions d’influence non matérielle s’étendant dans l’espace et le temps et déterminant les formes. Sur quelle distance et pour quelle durée ? Nous l’ignorons, mais quand un système particulier cesse d’exister – qu’un atome est désintégré, qu’un flocon de neige fond ou qu’un animal meurt – tout se passe comme si son champ organisateur demeurait susceptible de se manifester à nouveau (chaque fois que les conditions physiques sont appropriées), enrichi de l’expérience de toutes ses manifestations successives. Prenez des pratiques nouvelles telles que le skate board ou la navigation sur Internet : plus leurs adeptes sont nombreux, plus leurs champs de forme se renforcent et plus ces pratiques deviennent faciles à mettre en œuvre. Bien sûr, toute nouvelle entité est également soumise aux aléas du hasard ; la résonance morphique, elle, expliquerait l’aspect permanent des choses. Je ne suis pas l’inventeur de ces concepts ; je n’ai fait que reprendre et systématiser ce que d’autres avaient déjà imaginé au début du XX° siècle, souvent dans la mouvance d’un génie trop négligé aujourd’hui : Henri Bergson.

Question : Trois décennies après vos premiers écrits, votre théorie demeure controversée. Vous dites qu’elle s’appuie sur des faits vérifiables. Lesquels ?

Ruppert Sheldrake : L’un des meilleurs exemples demeure celui des cristaux. Quand des chimistes inventent une nouvelle molécule, ils ont généralement du mal à la faire cristalliser. Mais une fois que l’un d’eux a réussi, les autres y parviennent plus aisément partout. Comme si un nouveau champ de forme avait été créé à travers l’espace-temps et qu’il suffisait en quelque sorte de le capter. Une molécule nouvelle peut aussi cristalliser sous différentes formes, mais dès que l’une d’elles s’impose, son champ devient dominant et les autres formes disparaissent. Ce fut récemment le cas du Ritonavir, un médicament contre le sida, qui s’est hélas mis à cristalliser sous une forme qui en supprimait l’effet thérapeutique. On a dû dépenser des fortunes pour trouver une autre façon d’administrer cette molécule. L’autre exemple type est psychologique : celui des rats de laboratoire. Une fois qu’un rat a réussi à deviner l’issue d’un labyrinthe, tous les autres rats de la planète trouvent plus facilement la solution. Vous avez aussi les tests de QI : depuis qu’ils ont été inventés, le niveau moyen de l’« intelligence » humaine n’a cessé de s’élever – de 30% depuis 1920, comme l’a montré le politologue James R. Flynn. Il ne semble pourtant pas que nos congénères soient de plus en plus intelligents, mais en 90 ans, des foules ont répondu aux mêmes tests, qui sont automatiquement devenus plus faciles à résoudre.

 

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